Armageddon en 2026, un soft power Américain dégoulinant !
2h30 de testostérone sous perfusion de kérosène

Dieu est américain (et il s'appelle Bruce)
Imaginez-vous confortablement installé dans votre 2CV, béret vissé sur la tête, baguette coincée sous l'aisselle, en train de regarder le JT de 20h. Un journaliste à l'air grave vous annonce que la fin du monde est pour dans 18 jours... Panique à bord ? Surtout pas, car Dieu, pardon, les Américains, et Bruce Willis en personne, veillent sur nous avec la modestie qui les caractérise si bien.
Certes, il y aura quelques dommages collatéraux. Paris se prend une météorite en pleine Tour Eiffel dans une scène qui reste jouissive avec un bon seau de popcorn. Et franchement, ces fromages qui puent l'avaient un peu cherché.
Côté solutions, le film nous sert le grand classique : un général américain qui ne voit que par la bombe atomique, visiblement le seul outil dans la boîte depuis 80 ans. La NASA rapplique avec un scénario taillé pour cerveaux en mode avion, histoire qu'on tienne quand même 2h30 sans regarder nos montres trop souvent.
Si le film sortait en 2026, la NASA n'existerait déjà plus dans le scénario. Elle aurait été liquidée par décret un mardi matin entre deux posts sur X par le canard Orange. SpaceX prendrait les commandes, on enverrait une Tesla Cybertruck percuter l'astéroïde parce que pourquoi pas, ça a l'air de marcher comme stratégie industrielle. L'opération s'appellerait évidemment « Epic Fury Mother F*cker », il y aurait un QR code sur la fusée pour acheter des actions $DOGE, Trump tiendrait le compte à rebours en direct depuis Mar-a-Lago en peignoir avec 400 millions de followers qui heart en temps réel, et Musk posterait un mème insultant l'Union Européenne en guise de communiqué officiel.
Le film se terminerait exactement pareil. Drapeau américain planté sur l'astéroïde. Génériques sur fond de rock américain. Et les Français qui auraient quand même pris une météorite.
Certaines choses ne changent pas...
Le scénario : un post-it collé sur une explosion
L'histoire tient en une phrase : un astéroïde fonce sur la Terre, on envoie des foreurs de pétrole dans l'espace pour le faire exploser. Si vous avez mis plus de trois secondes à trouver ça absurde, vous êtes surqualifié pour ce film.
Ce qui mérite qu'on s'y attarde, c'est que la NASA, dans le film, juge plus simple de former des foreurs au métier d'astronaute plutôt que de former des astronautes au forage. Une décision managériale qui ferait pleurer n'importe quel cabinet de conseil, mais qui passe sans broncher parce que Bruce Willis fronce les sourcils d'une façon très convaincante.
L'intrigue amoureuse entre Ben Affleck et Liv Tyler est là pour adoucir le tout, ou plutôt pour qu'on ait quelque chose à regarder entre deux explosions. Elle consiste principalement en Liv Tyler qui pleure avec les cheveux au vent et Ben Affleck qui fait une tête d'enterrement en combinaison spatiale... Grand cinéma !
Un casting de stéréotypes assumés
Bruce Willis joue Bruce Willis, ce qui en 1998 était encore une performance suffisante pour remplir les salles. Son personnage est un père bougon, un chef naturel, un héros contrariant, et il finira évidemment par faire le sacrifice ultime parce que le film a besoin d'une scène où tout le monde pleure, y compris les gens qui n'ont pas vraiment suivi depuis le début.
Autour de lui gravite une équipe de bras cassés recrutés apparemment au bar le plus proche : le rigolo, le nerveux, le gros, le bizarre, et un Steve Buscemi (un acteur que j'ai adoré dans Boardwalk empire mais qui est ici très décevant) qui joue un génie sexuellement incontrôlable, choix de casting qui soulève des questions auxquelles on préfère ne pas répondre.
Le général de l'armée incarne à lui seul toute la philosophie géopolitique du film : face à un problème complexe, la réponse est nucléaire. Toujours. C'est simple, c'est américain, ça fait une belle explosion (coucou Independence day).
La mise en scène : Michael Bay contre le bon goût
Michael Bay filme les explosions comme d'autres filment des couchers de soleil, avec amour, avec dévotion, avec une attention au détail qu'il ne consacre manifestement à rien d'autre.
Chaque séquence est découpée en plans de 1,5 secondes maximum, comme si le monteur avait du TDAH et une deadline impossible.
Les ralentis s'enchaînent avec les jumpcuts, les Américains sont éclairés en contre-jour doré, et tout le monde marche toujours vers la caméra, l'air déterminé, sur fond de musique d'Aerosmith.
I Don't Want to Miss a Thing passe en boucle, et vous allez la fredonner dans votre douche pendant trois semaines malgré vous. C'est ça, le vrai attentat du film.
L'Apocalypse selon Michael Bay
Armageddon ne se contente pas d'être un film de divertissement. C'est un revival évangélique avec un budget effets spéciaux. Le titre lui-même l'annonce sans complexe : l'Armageddon, c'est la bataille finale de l'Apocalypse biblique, le choc ultime entre le Bien et le Mal décrit dans le livre de l'Apocalypse de Jean. Michael Bay a donc décidé, avec son humilité coutumière, que son film de foreurs dans l'espace était l'équivalent cinématographique des Écritures.
Et le film assume jusqu'au bout. Dieu est invoqué à tout va, les personnages prient, se signent, remercient le Seigneur entre deux explosions, et dans la logique interne du récit, Il répond visiblement favorablement puisque les Américains gagnent. Le sous-texte est limpide : la Providence divine veille sur les États-Unis. Le reste du monde peut aller prier de son côté, ça ne changera pas grand chose à la météorite qui lui tombe dessus.
Ce n'est pas anodin. En 1998, la droite évangélique américaine est déjà une force politique massive, et Hollywood sait très bien qu'un film qui flirte avec la symbolique biblique sans jamais la questionner trouve un public immense dans les États du Sud et du Midwest. Armageddon n'est pas un film religieux, c'est un film qui utilise la religion comme caution morale. Bruce Willis ne sauve pas la Terre parce qu'il est compétent : il la sauve parce qu'au fond, Dieu l'a choisi. C'est ça, le vrai soft power : convaincre le monde entier que l'élu divin porte un t-shirt à manches courtes et fore du pétrole au Texas.
Ce qui, en 2026, résonne d'une façon franchement troublante. L'Amérique de Trump 2.0 rejoue exactement ce registre, la rhétorique de l'élection divine, le Bien contre le Mal, la main de Dieu dans les affaires politiques. Armageddon n'était pas un film prophétique. Il était juste un miroir très fidèle de ce que la culture américaine portait déjà en elle.
Une carte postale d'une superpuissance qui se croyait éternelle
En 1998, Armageddon sortait dans une Amérique au sommet de sa confiance en elle-même. Fin de la Guerre Froide, croissance économique, Clinton au pouvoir et un sentiment diffus que les États-Unis avaient définitivement gagné l'Histoire. Le message du film est limpide : quand la fin du monde arrive, c'est nous qui gérons. Les autres ? Ils regardent à la télé, ils prient, ils pleurent, et ils reçoivent une météorite sur la Tour Eiffel.
Revoir ça en 2026 produit un effet particulier. Cette Amérique triomphante qui sauve la planète en 2h30 chrono est aujourd'hui la même qui démantèle ses agences scientifiques, confie sa politique spatiale à un milliardaire lunatique, et dont le président considère l'OTAN comme une option négociable. Le soft power dégoulinant d'Armageddon ressemble moins à une promesse qu'à une carte postale d'un monde qui n'existe plus.
Ce qui en fait peut-être le document historique le plus honnête de sa décennie. Pas malgré sa bêtise, grâce à elle.
Verdict : faut-il le montrer à ses enfants ?
Oui. Sans hésiter. Mais pas pour les raisons qu'on croit.
Je l'ai regardé l'autre soir avec mes enfants, et je dois confesser quelque chose : quand j'avais 17 ans et que ce film est sorti, j'étais exactement le parfait abruti qui gobe ce type de film sans broncher. Assis dans ma salle de cinéma, j'ai trouvé les explosions dingues, et j'ai quitté la salle convaincu d'avoir vu un chef-d'oeuvre... Pas très reluisant, mais au moins c'est honnête.
Vingt-huit ans plus tard, c'est précisément pour ça que je le recommande. Armageddon est un film parfait pour apprendre à regarder un film de travers, à repérer la propagande souriante, le héros providentiel, l'ennemi qui n'existe pas parce que la météorite suffit, les alliés réduits à de la figuration folklorique, et Dieu convoqué comme argument d'autorité narrative. C'est un cours de géopolitique et de théologie américaine déguisé en blockbuster, servi avec des explosions et Aerosmith.
Montrez-leur Paris qui explose, et demandez-leur pourquoi c'est drôle. Montrez-leur le général atomique, et demandez-leur si c'est vraiment la solution à tout. Montrez-leur Bruce Willis qui meurt en héros solitaire choisi par Dieu, et demandez-leur si quelqu'un devait forcément mourir pour que ça soit beau.
Ils auront peut-être pas toutes les réponses. Mais ils auront les bonnes questions.
Et puis quelque part, entre deux explosions et un solo de guitare, il y a un film qui assume tellement ce qu'il est : con, bruyant, américain jusqu'à l'os, qu'il en devient presque attachant. Armageddon ne ment pas. Il ne prétend pas être autre chose. Il débarque chez vous, il renverse tout, il plante un drapeau dans votre salon et il repart en sifflotant.
Un peu comme les États-Unis, finalement.