La croissance sans fin : autopsie d'une addiction collective

Arte ressort ce documentaire produit en 2022, et on ne sait pas trop si c'est un signe d'espoir ou de lassitude. Le sujet de la croissance et de ses limites revient comme un serpent de mer médiatique, régulièrement, sans qu'on avance vraiment. Mais cette fois, la construction du propos tient la route. On commence par quelque chose de très simple, presque enfantin : un arbre cesse de pousser, un hamster aussi, nous aussi. Pourquoi l'économie devrait-elle échapper à cette règle du vivant ?
Le reportage prend le temps de nous ramener aux années 50, ce moment de bascule où tout s'accélère. Pétrole bon marché, reconstruction d'après-guerre, modèle fordiste qui permet aux ouvriers d'acheter ce qu'ils produisent. La recette du boom économique est posée là, avec ses conséquences qu'on commence seulement à mesurer dans les décennies suivantes. Les courbes exponentielles se multiplient : consommation d'énergie, utilisation d'engrais, construction de barrages. Et en miroir, les mêmes courbes pour les émissions de gaz à effet de serre, la perte de biodiversité, l'occupation des sols.
Puis arrive 1972 et cette photographie de la Terre prise par Apollo 17, la fameuse "bille bleue". La même année, Dennis Meadows et son équipe publient leur rapport pour le Club de Rome, "Les limites à la croissance". Le documentaire le fait intervenir, et c'est troublant de voir cet homme qui nous avait alertés il y a plus de 50 ans. Le rapport s'est vendu à 32 millions d'exemplaires. On ne peut pas dire qu'on ne savait pas. On savait, on a juste choisi de ne pas écouter.
Ce qui m'a interpellé, c'est la démonstration autour du PIB. L'économiste utilise un gâteau pour montrer ce qu'on mesure vraiment. La partie visible, celle qui compte pour le PIB, c'est juste ce qui passe par le marché. En dessous, il y a tout le travail non rémunéré : 89 milliards d'heures par an rien qu'en Allemagne, c'est vertigineux quand on y pense. Et puis il y a cette citation de George Bernard Shaw qui fait sourire jaune : le travail d'une bonne fait augmenter le PIB, mais si on l'épouse, il stagne. On mesure l'économie comme on mesurerait la santé d'une personne en ne regardant que son compte en banque.
Là où ça devient absurde, c'est quand la destruction environnementale booste le PIB. La plateforme pétrolière qui explose dans le golfe du Mexique en 2010 ? Les milliards dépensés pour nettoyer font grimper l'indicateur. La pollution aux particules fines en France tue 45000 personnes par an, génère 48 milliards en frais médicaux et arrêts de travail qui... augmentent le PIB. On en arrive à une situation où détruire et réparer compte plus que ne rien détruire du tout.
Le passage sur la croissance verte devrait clouer le bec aux optimistes technologiques, mais j'en doute. L'effet rebond est documenté : on fabrique des moteurs plus efficaces, et au lieu de les utiliser pour faire des voitures plus petites, on construit des SUV encore plus lourds. Les technologies vertes elles-mêmes consomment des ressources en quantités folles. L'exemple du bois de balsa en Équateur, coupé pour fabriquer des éoliennes exportées en Chine, pendant que les communautés locales voient leur forêt disparaître... c'est presque trop caricatural pour être vrai. Mais c'est vrai.
Ce qui reste étonnamment absent du documentaire, c'est une vraie plongée dans la dimension psychologique de notre addiction à la croissance. On nous montre des alternatives : réforme fiscale, semaine de quatre jours, entreprises à but non lucratif, économie circulaire. C'est bien, c'est documenté. Mais pourquoi ça ne décolle pas ? Parce qu'on a peur, peut-être. Peur de perdre nos privilèges, peur du chômage, peur que les autres pays continuent pendant qu'on fait des efforts. Le reportage effleure ces questions sans vraiment les creuser.
La fin ouvre sur des pistes intéressantes avec le Bhoutan et son bonheur national brut, cette commune équatorienne où 90% des gens sont considérés comme pauvres par les critères classiques mais se déclarent satisfaits de leur vie. Ça interroge nos définitions de la prospérité. Mais attention à ne pas romantiser la pauvreté non plus, il y a une différence entre choisir la simplicité et la subir.
Depuis la production de ce documentaire en 2022, la situation ne s'est pas améliorée trois ans après, elle s'est même dégradée. On a franchi une limite planétaire supplémentaire, on en est à 7 sur 9 maintenant (le reportage en mentionne 6). La fameuse convention citoyenne pour le climat en France et son interdiction des vols intérieurs courts ? Elle a été si édulcorée qu'elle n'interdit pratiquement plus rien. On continue d'accélérer en sachant pertinemment où ça nous mène. C'est peut-être ça, le plus troublant : on n'est plus dans l'ignorance, on est dans le déni actif et collectif.
Le documentaire pose les bonnes questions, apporte des éléments de réponse solides. Mais il manque peut-être cette radicalité dans les conclusions. Parce qu'au fond, si on suit la logique jusqu'au bout, il ne s'agit pas juste de réformer le capitalisme ou de verdir la croissance. Il s'agit de repenser entièrement notre rapport au progrès, à la consommation, au sens même qu'on donne à nos vies. Et ça, c'est un chantier autrement plus colossal qu'une simple transition énergétique.
Bon visionnage !






