Quand les banques n'arrivent plus à se prêter de l'argent

Guy de La Fortelle tire la sonnette d'alarme avec cet article de son blog "L'investisseur sans costume" qui tombe pile pendant les fêtes, et c'est probablement pas un hasard.
Ce qui se passe sur le marché du financement bancaire au jour le jour (le fameux "repo" dont il parle) ressemble effectivement à ce qu'on avait vu en 2007, juste avant que tout s'effondre. Sauf que là, les banques centrales ont déjà sorti l'artillerie lourde depuis des années.
L'analogie avec la tuyauterie bouchée est parlante. Les liquidités circulent mal alors qu'elles sont théoriquement abondantes, ce qui est le signe classique d'un problème de confiance. Quand les banques préfèrent garder précieusement leurs bons du Trésor plutôt que de les prêter, c'est qu'elles sentent venir la tempête et qu'elles se protègent en premier.
Le parallèle avec 2008 et les subprimes est intéressant mais la situation actuelle a sa propre saveur. On a remplacé l'immobilier pourri par des investissements dans des entreprises non cotées (le "private equity") surévaluées et de l'IA survitaminée. Et pendant ce temps, on continue d'empiler les dettes sur des valorisations qui tiennent plus du conte de fées que de la réalité économique.
Ce qui me frappe c'est la vitesse à laquelle la Fed a dû intervenir. 40 milliards injectés sur le marché du financement interbancaire, des prêts d'urgence en dollars à la Banque centrale européenne... tout ça pendant que les marchés actions font encore semblant que tout va bien.
Cette dissonance entre la plomberie du système et les indices boursiers ne peut pas durer éternellement.
Mise à jour du 04 janiver - Le carry trade japonais, l'autre bombe à retardement - Source steelldy.com
Ce qui rend la situation encore plus préoccupante, c'est que ces tensions sur le marché du repo américain (financement bancaire au jour le jour) ne surviennent pas dans un vide. Elles coïncident avec un risque systémique beaucoup plus large lié au carry trade en yen japonais, une stratégie financière qui a pris des proportions démesurées ces dernières années.
Le principe est simple sur le papier : pendant des décennies, le Japon a maintenu ses taux d'intérêt proches de zéro, ce qui permettait aux investisseurs et aux banques d'emprunter des yens pour presque rien, de les convertir en dollars ou en euros, et d'investir cet argent dans des actifs qui rapportaient davantage. La différence entre le coût de l'emprunt (quasi nul) et le rendement des placements (obligations américaines à 4%, actions, immobilier...) générait des profits faciles. Trop faciles, justement.
Le problème c'est que cette stratégie s'est gonflée jusqu'à représenter entre 3 000 et 7 000 milliards de dollars selon les estimations. Et elle repose entièrement sur deux conditions : que les taux japonais restent bas et que le yen ne se renforce pas trop brutalement. Or la Banque du Japon a commencé à normaliser sa politique monétaire, ce qui change complètement la donne. Quand les taux remontent au Japon, tous ceux qui ont emprunté des yens doivent soit payer plus cher pour leurs dettes, soit déboucler leurs positions en urgence.
Et c'est là que ça devient problématique. Si tout le monde décide de sortir en même temps de ce trade qui semblait si profitable, il faut revendre les actifs américains ou européens qu'on avait achetés, racheter massivement des yens pour rembourser les emprunts... Ce genre de mouvement de panique se propage rapidement à travers tous les marchés. Les obligations de la zone euro trinquent, les crypto-actifs dévissent, et les banques qui avaient utilisé ces stratégies se retrouvent à devoir trouver du cash en urgence.
C'est exactement ce que documente steelldy.com dans son analyse publiée le même jour que celle sur la crise de liquidité : les canaux de contagion sont multiples et interconnectés. Quand le carry trade se dénoue, ça crée des besoins massifs de dollars partout dans le monde. Et qui dit besoin massif de dollars dit pression sur le marché du repo américain, celui-là même où la Fed vient d'intervenir pour 94 milliards.
Le timing de ces publications convergentes n'est probablement pas un hasard. Les tensions qu'on observe sur le financement interbancaire américain et les risques liés au démantèlement du carry trade japonais sont les deux faces d'une même médaille.
La plomberie grince, le carry trade vacille, l'immobilier commercial américain tangue sérieusement... et les marchés actions continuent de monter comme si tout cela n'existait pas. Cette dissonance cognitive ne peut pas durer éternellement, et quand elle se résoudra, ça risque d'être brutal.
Bonne lecture !





