Redécouvrir Ellul en 2025 : quand la critique de la technique rattrape le présent

On pourrait s'arrêter au constat facile : Jacques Ellul avait tout vu. Mais ce serait réduire l'homme à un oracle, ce qu'il détestait probablement. L'épisode de La Terre au Carré consacré à sa pensée, avec Patrick Chastenet comme guide, propose autre chose. Quelque chose de plus incarné, de plus inconfortable aussi.
Ellul ne critique pas la technique au sens où un luddite casserait des métiers à tisser. Il ne dit pas que les machines sont mauvaises, il dit que ça n'a aucun sens de poser le problème en ces termes. Ce qu'il vise, c'est un processus. La recherche systématique du moyen le plus efficace dans tous les domaines de l'activité humaine. Quand cette recherche devient une valeur en soi, quand l'efficacité n'est plus un outil mais une fin, la société entière bascule. Tout ce qui peut se faire finit par devoir se faire. L'humain devient, selon sa formule, « l'instrument de ses instruments ».
Il y a aussi toute la dimension écologique concrète, qui est peut-être la moins connue du grand public. Il n'était pas seulement un penseur de bureau. Avec Bernard Charbonneau, son grand compagnon intellectuel, encore plus méconnu que lui, il s'est battu pendant sept ans contre la MIACA, cette mission interministérielle qui voulait bétonner 200 kilomètres de côte aquitaine. Marinas, golfs, hôtels de luxe, voies rapides. Le programme classique du techno-capitalisme immobilier des années 70. Ils ont monté un comité hétéroclite : régionalistes occitans, gauchistes, habitants locaux, écologistes naissants et ils ont gagné. Enfin, disons que le projet ne s'est pas fait, en partie grâce à eux, en partie parce que les financements ont manqué. Mais le résultat est là : des portions entières de la côte aquitaine existent encore dans un état à peu près naturel. Il y a quelque chose de presque émouvant à penser que chaque randonneur qui marche sur ces dunes doit un bout de ce paysage à un professeur de droit bordelais que personne ne connaissait.
Enfin, un point de l'émission mérite qu'on s'y attarde un peu plus : la question du religieux chez Ellul. C'est souvent ce qui rebute les lecteurs potentiels, et Chastenet le sait bien. Il démonte patiemment le malentendu. Ellul n'est pas un prêcheur. Sa foi est individuelle, spirituelle, et surtout pas morale au sens prescriptif du terme. Il n'a jamais demandé à Chastenet s'il était croyant, marxiste, ou quoi que ce soit d'autre. Ce qui l'intéresse, c'est la critique du religieux entendu comme refuge, cette fuite dans l'irrationnel que Marx et Nietzsche avaient déjà dénoncée. Sauf qu'Ellul ajoute une couche : pour lui, la technophilie contemporaine est une forme de religieux. On attend de la technique des solutions magiques, on lui transfère le sacré qu'on a retiré aux églises. Le solutionnisme technologique comme nouvelle religion... l'idée a circulé depuis, mais Ellul la formulait déjà avec une clarté assez redoutable.
Ce qui reste après l'écoute, c'est le portrait d'un solitaire obstiné. Quelqu'un qui a eu raison trop tôt et dont les idées, à force d'être reprises par d'autres, ont fini par se diluer dans le bruit ambiant. L'ironie ne lui aurait pas échappé.
Bonne écoute !






