Quand les algorithmes fabriquent nos pensées : du vectorialisme au vectofascisme

Dans ce texte dense, Grégory Chatonsky confronte son concept de vectofascisme aux travaux de McKenzie Wark sur les classes vectorialistes. La différence temporelle entre leurs analyses révèle surtout une mutation profonde du pouvoir. McKenzie Wark écrivait au moment où les GAFAM émergeaient et où l'information devenait le nouveau terrain de l'exploitation capitaliste. Elle identifiait une classe vectorialiste qui s'appropriait les créations de la classe hacker pour en faire de la propriété privée. Quinze ans plus tard, Grégory Chatonsky observe que cette vectorisation a changé de nature avec l'avènement des intelligences artificielles.
Le vecteur n'est plus un simple flux d'information compréhensible. Il désigne maintenant des représentations mathématiques dans des espaces latents de plusieurs milliers de dimensions qui échappent à notre intuition. Un mot comme "démocratie" devient un point dans un hyperespace où aucune dimension ne correspond à un attribut qu'on pourrait nommer. Cette transformation qualitative change tout. Les sujets ne sont plus réprimés mais produits par modulation algorithmique continue, ce que Chatonsky appelle les modulations affectives.
Cette analyse prolonge celle de Wark mais dans une conjoncture différente. Entre les deux, il y a eu GPT, TikTok, le micro-targeting politique. Le pouvoir vectofasciste opère par saturation de l'extériorité critique, il rend impossible la position de surplomb d'où Wark pouvait encore observer les rapports de classe. Les algorithmes fragmentent les univers discursifs pour industrialiser ce que Lyotard appelait le différend. Chaque communauté développe ses propres critères de vérité dans des bulles épistémiques étanches.
Cette personnalisation de la domination ne supprime pas les rapports de classe mais les reconfigure. La gouvernementalité algorithmique extrait désormais de la subjectivité directement, elle monétise les affects et les relations sociales. Chaque geste devient une donnée exploitable dans un processus de modulation de l'existence qui optimise continuellement notre exploitabilité économique. Face à cette totalisation du capital qui traverse tous les registres de l'existence, Chatonsky appelle à inventer de nouvelles formes de vie qui échappent à la logique extractive, sans tomber dans le réformisme technologique ni la nostalgie pré-numérique.
Bonne lecture !






